Apologie de Lionel Groulx

par JOACHIM LAMBERT


Après une étude des années 1929-1939 au Québec, une conclusion s’impose: «Il faudra bien que tous ceux qui ont identifié Lionel Groulx(1) à ... l'obscurantisme (c'est-à-dire à une opposition au progrès) repensent leur jugement et retournent (enfin!) aux sources»(2). «L'oeuvre de Lionel Groulx est un monument grandiose, un phare qui éclaire les routes de notre destin», disait le cardinal Paul-Émile Léger(3) lors de l’éloge funèbre de l’abbé Groulx en 1967. Elle ne doit pas demeurée stérile par négligence et manque de discernement. Elle ne doit pas être enfermée dans une bibliothèque bien close et ses livres de ceux qu'on ouvre plus, parce qu'il y a beaucoup à en tirer.

1. Lionel Groulx (1878-1967). «Historien et prêtre né à Vaudreuil au Québec, professeur d’histoire à partir de 1915 à l’université de Montréal. Homme d’action, il fonda en 1904 l’Association de la jeunesse canadienne-française, où prédominait l’idéologie catholique et nationaliste. Par les revues qu’il dirigea (L’Action française puis L’Action nationale), il influença fortement le clergé enseignant et la jeunesse des collèges et des universités. Il mena d’incessantes campagnes pour la défense de la langue française au Québec et au Canada. Son œuvre littéraire et historique témoigne de ses convictions nationalistes. À partir de La naissance d’une race (1919), il renouvela l’histoire du Canada français en montrant sa différenciation progressive d’avec la France, mais aussi ses efforts, au cours de ses luttes institutionnelles et scolaires, pour consolider un peuple français sur le continent nord-américain. Son Histoire du Canada français depuis la découverte (4 tomes publiés entre 1950 et 1952), où se reconnaissent l’idéal nationaliste d’un François-Xavier Garneau (1809-1866) (pour qui la conquête britannique est un désastre national et qui, en son temps, fut considéré comme l’historien national du Canada français avec son Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours publié entre 1845 et 1859 et qui s’avère la meilleure synthèse du passé canadien jusqu’à Lionel Groulx) et l’idéologie catholique traditionnelle, est son œuvre maîtresse. Il a voulu convaincre les Canadiens-Français de la grandeur de leur histoire et a ouvert la voie à l’idée d’indépendance politique, sociale, économique et culturelle du Canada français. Historien prolifique, il a publié plusieurs ouvrages majeurs, dont Notre maître le passé (1924) et L’Enseignement français au Canada (1933). En 1958, il publia Notre grande aventure et, en 1962, Le Canada français missionnaire, deux ouvrages qui révèlent à la fois son esprit de synthèse et sa vision généreuse de l’histoire des Canadiens-Français. À l’âge où d’autres prennent leur retraite, il créa, en 1946, l’Institut d’histoire de l’Amérique française puis il amorça, l’année suivante, la publication de la prestigieuse Revue d’histoire de l’Amérique française» (MICHEL VEYRON, Dictionnaire canadien des noms propres, Paris, Larousse, 1989). La longue parenthèse est de nous. Voir aussi l’excellent article de SUSAN MANN TROFIMENKOFF sur « Groulx, Lionel-Adolphe », dans L’Encyclopédie du Canada, Montréal, Les éditions internationales Alain Stanké ltée, 1987, tome 2, p. 862-863.

2. É. ROBICHAUD, dans L'Action nationale, juin 1968. Les parenthèses sont de nous.

3. Archevêque de Montréal (Québec) de1950 à 1967.

«Groulx est le père spirituel du nationalisme québécois», dit Claude Ryan(4). C'est lui qui, tel un Theodor Herzl (le fondateur du sionisme) du Canada français, maître à penser de toute une génération de nationalistes, avait prophétisé: «Notre État français, nous l'aurons.» «Groulx est celui qui a fait revivre l'histoire au Québec», dit l'historien René Durocher de l'Université de Montréal. «Pendant 50 ans, soit entre 1865, année de la mort de l'abbé J.-B.-A. Ferland, professeur à l'Université Laval, et 1915, on n'a enseigné l'histoire ni à Laval ni à Montréal»(5).

4. Claude Ryan (1925-2004), sociologue, journaliste et député d’Argenteuil pour le Parti libéral du Québec (1979-1994). Éditorialiste en chef (1962-1978), puis directeur général (1964-1978) du quotidien Le Devoir.

5. L. CHARTRAND, dans L'Actualité, 1er mars 1997. Les parenthèses sont de nous.

«On a suivi L. Groulx, expliquait l'historien Guy Frégault, parce qu'il a eu la force d'avancer»(6), et non pas parce qu'il avait la science infuse. «L'influence de Lionel Groulx, disait René Lévesque(7) en 1978, ébranle ce sentiment résigné du peuple vaincu dans lequel les Québécois justifiaient leur inaction. Il reflète toujours les aspirations les plus légitimes de notre nation»(8).

6. G. FRÉGAULT, dans L'Action nationale, juin 1968.

7. René Lévesque (1922-1987). Premier ministre du Québec de 1976 à 1985. Élu député à l’assemblée législative du Québec, il devient vite un des hommes forts de la Révolution tranquille dans le gouvernement libéral de Jean Lesage. Fondateur du Mouvement souveraineté-association qui se mua, en 1968, en parti politique sous le nom de Parti québécois. Chef du service des reportages de radio-télévision à Radio-Canada, et, de 1956 à 1959, animateur d’une émission publique très populaire, Point de mire. Voir l’excellent article de MICHEL VEYRON dans le Dictionnaire canadien des noms propres, Paris, Larousse, 1989, «Lévesque, René», p. 382 à 386.

8. R. LÉVESQUE cité par L. CHARTRAND, dans L'Actualité, 1er mars 1997.

En ce qui a trait à la question de l'antisémitisme de Lionel Groulx, celui-ci parle très peu somme toute, même presque jamais des Juifs. Sur les Juifs, on ne lui connaît que quelques dizaines de phrases étalées sur une cinquantaine d'années dans une oeuvre monumentale: 82 ouvrages historiques, 379 oeuvres oratoires et 549 ouvrages divers. «La place de l'antisémitisme dans son oeuvre est presque infinitésimale, dit Jean-Marc Léger, directeur de la Fondation Lionel Groulx. En faire un thème majeur tient de l'ignorance, de la mauvaise foi ou de la diffamation!»(9)

9. L. CHARTRAND, dans L'Actualité, 1er mars 1997.

À notre avis, Lionel Groulx était ni antisémite ni philosémite(10). S'il avait été antisémite aurait-il cité les Juifs en exemple aux siens comme il l'a fait? Comment citer en exemple à suivre un peuple que l'on hait?

10. Si l'antisémite est hostile aux Juifs, le philosémite est, à l'opposé, favorable aux Juifs.

Les nationalistes «modernes», adversaires du nationalisme ethnique, affirment d'un trait que Lionel Groulx est «[...] un homme qui a proposé de la nation une définition quasi ethniciste, qui est l'auteur d'énoncés antisémites, qui a manifesté des sympathies fascisantes, qui démontrait très peu d'enthousiasme pour la démocratie et qui, par souci de la pureté nationale, est venu bien près de donner à ses idées des racines carrément biologiques»(11). Ce qui n’est pas le cas(12). Mais encore faut-il méconnaître le contexte historique et le sens des mots pour lancer de telles affirmations au ton réprobateur et totalement dépourvues de nuances.

11. G. BOUCHARD, dans Le Devoir, 26 mars 1997.

12. Voir H. SAINT-HILAIRE, Frankois, les trois chapitres consacrés à Lionel Groulx.

À cause des valeurs mises en cause, il faut bien prendre le temps de comprendre avec beaucoup de circonspection et de rigueur cette époque que fut la première moitié du XXe siècle afin d'éviter de jeter précipitamment le blâme. Pour ceux qui persistent à croire que le Québec était une société fermée, l'histoire est là qui affirme le contraire.

«Le Québec des années 1930 est sensible aussi bien aux mouvements économiques, qu'aux mouvements idéologiques qui agitent l'Europe. La révolution bolchévique, la montée du fascisme italien et du nazisme, le front populaire en France, la guerre civile espagnole suscitent des débats de doctrine et cristallisent, le plus souvent vers la droite, les idéologies politiques. Ces nouvelles réalités seront incorporées à l'idéologie traditionnelle qui présentera trois épouvantails à la population: le Juif, le franc-maçon et le bolchéviste supposément unis dans un vaste complot, tramé pour ruiner les bases temporelles de l'Église. L'imagerie cléricale les présentait comme des fomenteurs de révolution et des fils de satan.»(13)

13. D. MONIÈRE, Le développement des idéologies..., p. 280-281.

La perfection nationaliste – autant civique qu'ethnique – n'étant pas encore de ce monde :

«Il ne faut pas diminuer le nationalisme canadien-français et vouloir qu'il ne soit sorti de lui que du bien; ce serait le transformer en doctrine de patronage. Il est sorti de lui mille idées qui ont fait leur chemin et que nous retrouvons aujourd'hui dans le monde de la politique et des lettres. Ces idées ont évolué et il est impossible de faire aujourd'hui une analyse du Canada français sans à la fois se retrouver devant des idées de l'abbé Groulx et de constater qu'elles ont emprunté une autre démarche (une autre orientation). Ceci précisément parce qu'elles étaient dynamiques.»(14)

14. J. ÉTHIER-BLAIS, Signets II, p. 155-156. Les parenthèses sont de nous.

David Rome, l'archiviste du Congrès juif canadien décédé en 1996, qui était le plus grand spécialiste juif de la pensée de Lionel Groulx, admirait l'homme. «C'est le Georges Washington(15) du Québec moderne, et le Québec souverain devra lui rendre cet hommage. C'est un grand homme. Je regrette seulement qu'il n'ait pas été juif ...»(16)

15. Georges Washington (1732-1799) a été le premier président des États-Unis d'Amérique (1789-1797).

16. L. CHARTRAND, dans L'Actualité, 1er mars 1997.

Mais un des plus beaux hommages qu'il ait été donné de faire à Lionel Groulx provient aussi surprenant que cela puisse être, de Pierre-Elliot Trudeau(17), le farouche adversaire du nationalisme ethnique de la revue Cité libre. Cette revue a toujours combattu la doctrine de l'historien en l'accusant d'antisémitisme. Dans le cadre d'une proposition pour marquer le centenaire de la naissance de l'abbé Groulx par l'émission d'un timbre-poste – timbre qui, finalement, n'a jamais été imprimé –, Monsieur Trudeau, alors premier ministre du Canada, écrivait en date du 25 avril 1977:

17. Pierre-Elliot Trudeau (1919-2000). Homme politique canadien, il exerça les fonctions de premier ministre du Canada à deux reprises: du 20 avril 1968 au 3 juin 1979, puis du 3 mars 1980 au 30 juin 1984. Farouche adversaire du nationalisme québécois et du premier ministre du Québec, René Lévesque. Voir l’excellent article de MICHEL VEYRON dans le Dictionnaire canadien des noms propres, Paris, Larousse, 1989, «Trudeau, Pierre Elliot», p. 705 à 709.

«Les oeuvres sociales de ce grand Canadien, ses recherches et ses publications historiques ont marqué plusieurs générations d'hommes et de femmes. Je crois qu'on doit souligner sa contribution au développement de la personnalité canadienne. Il est nécessaire, en effet, de donner à la jeunesse d'aujourd'hui ce modèle de compétence et de persévérance et de commémorer une oeuvre où la noblesse de la pensée et l'élégance de l'expression se fondent si intimement.

Le chanoine Groulx a donné aux gens d'ici la juste fierté du rôle qu'ils ont joué et continuent de jouer en Amérique. Il a décrit avec lyrisme l'expansion française dans toutes les régions du pays. Il a aussi raconté comment ces mêmes Canadiens se sont donnés une présence internationale et ont fait profité plusieurs autres nations de leur labeur, de leur génie et de leur foi. Il montrait ainsi comment l'ouverture au monde est de tradition chez nous.

Le pays a plus que jamais besoin de telles figures de proue.»(18)

18. R. MORIN, dans L'Action nationale, avril 1997.