Nationalisme frankois : notre nom

par JOACHIM LAMBERT


Frankois est l’ethnonyme qui désigne les Québécois-Français, soit les «Québécois-francophones-de-racines-françaises».

En 1995, dans un article sur le problème

Le drapeau frankois
Le drapeau frankois
identitaire québécois,l’ex-député de la circonscription de Borduas, monsieur Jean-PierreCharbonneau, a déjà fait allusion avec justesse à la difficulté pour les Québécois de toutes les origines ethniques de s’identifier comme Québécois, et aux Québécois francophones de s’identifier comme … Québécois.

Sans s’attarder trop longuement à l’histoire du Québec, il est connu que les colons français, nos ancêtres, se sont appelés Canadiens; ceci en référence à la vallée du Saint-Laurent qui portait le nom de Kanata, Canada, et qui, en amérindien, signifie «là où j’habite».

Sous le régime britannique, les colons anglais s’approprièrent notre nom, s’appellèrent Canadians et nous donnèrent le nom de French Canadians. Ce terme de Canadiens-Français perdura jusqu’au début des années soixante (1960) où nous adoptâmes alors le nom de Québécois pour affirmer notre spécificité culturelle française.

Quand, par la suite les autres ethnies ou communautés culturelles nous demandèrent qui elles étaient, nous leur avons répondu: «des Québécois aussi!». En répondant à nos concitoyens des autres origines ethniques qu’ils étaient eux aussi Québécois, «les Québécois-Canadiens-Français ont tout à la fois fait preuve de leur volonté d’ouverture et se sont créé un problème identitaire au plan de leur appartenance ethnoculturelle», écrivait monsieur Charbonneau; et ceci afin de ne pas tenir un langage d’exclusion et de ne pas être considérés comme racistes.

Malgré notre bonne volonté, notre effort fut cependant vain parce que, selon monsieur Giuseppe Sciortino ex-membre du Conseil exécutif national du Parti québécois en 1996, pour les Québécois allophones, le terme Québécois demeure pour eux un mot que les francophones du Québec se sont appropriés seulement pour eux-mêmes, et ceci à l’exclusion des autres; même si cela peut ne pas être vrai, telle est malheureusement la perception, disait-il.

Pour Jean-Pierre Charbonneau, le problème se complexifie encore davantage lorsque les souverainistes parlent des Québécois dans le sens des Canadiens-Français et, aussi, dans le sens de tous les citoyens du Québec. De plus, entre aussi en ligne de compte l’autre identité : la canadienne. Nous nous retrouvons donc en plein chevauchement, non pas administratif, mais linguistique et identitaire!

Devant autant d’ambiguïtés, les Québécois-Canadiens-Français sont alors devenus des Québécois francophones. «Puis, comme ce terme, n’était pas exact puisqu’il y avait des francophones d’autres origines comme les Haïtiens par exemple, ils sont devenus des Québécois-de-souche», nous dit le député de Borduas.

Dans son autobiographie À visage découvert, l’ex-premier ministre du Québec Lucien Bouchard écrit : «Que je le veuille ou non, l’histoire m’a fait Québécois-de-souche. Par le temps qui court, il faudrait presque s’en excuser». Cela n’est-il pas vrai? Mais pourquoi devrions-nous nous excuser de ce que nous sommes? À moins que nous ne sachions pas encore qui nous sommes vraiment? Vous conviendrez que dans un tel contexte, il devient beaucoup plus difficile pour nos concitoyens des autres ethnies de nous respecter comme ethnie.

Déjà, en 1988, l’écrivain et cinéaste Jacques Godbout posait la question : «Qu’est-ce qu’un Québécois?»; ainsi que la journaliste Lysiane Gagnon qui se demandait : «Dites-moi, quel est le nom au juste du peuple que l’on célèbre le 24 juin?» : «Québécois? Canadiens français? Canadiens-Français avec un trait d’union? Québécois francophone? Franco-Québécois? Québécois de langue française de vieille souche?».

Madame Gagnon terminait son article par ces mots : «D’où venons-nous? De Nouvelle-France. Où allons-nous? Dans toutes les directions, c’est-à-dire nulle part. Qui sommes-nous? Comment savoir? Ce qui n’est pas nommé existe-t-il?» Pour Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur en France, les nations ont avant tout besoin de reconnaissance : «Ce n’est pas seulement un besoin, c’est indispensable. Si vous n’avez pas la reconnaissance formelle de la dignité personnelle, vous n’avez pas d’identité. Le regard d’autrui a une fonction sociale, une fonction d’accouchement de l’être. Donc, l’idée d’accéder à la dignité par une reconnaissance me semble une évidence très forte».

Pour sortir définitivement de cette situation inconfortable et pour le moins gênante, il faut un nom qui puisse nous appartenir vraiment sans ambiguïté. Si les habitants du Québec sont des Québécois, sans égard à leur origine raciale, ethnique, religieuse ou linguistique, quel nom doivent porter les Québécois-francophones-de-racines-françaises pour consolider leur identité et s’affirmer en tant que tel? Car vous conviendrez que le mot Québécois est beaucoup plus un gentilé qu’un ethnonyme.

Rappelons que le gentilé est la dénomination des habitants par rapport au lieu où ils résident : pays, région, ville, quartier. Québécois est donc le gentilé des habitants de la province de Québec et de la ville de Québec. Alors que l’ethnonyme est un nom ethnique, c’est-à-dire relatif à un groupement humain qui possède une structure familiale, économique et sociale homogène et dont l’unité repose sur une communauté de langue, de culture et de territoire : c’est ce que les ethnologues nomment la nation organique.

Considérant qu’avec la grande région de Montréal le Québec est un territoire d’immigrants, le mot Québécois est aujourd’hui insuffisant pour rendre compte de la véritable identité des Canadiens français du Québec.

En effet, une nation peut-elle avoir pour nom Québécois-francophones-de-souche-française? ou Québécois-pure-laine-tricoté-serré? ou francophones de vieil établissement? ou encore Québécois-du-cru? Bref, notre nation ethnique peut-elle s’appeler: Ex-Canadiens-Français-Franco-Québécois-de-souche-et-de-naissance-d’origine-pure-laine-tricotés-serrés? N’est-il pas aberrant qu’une nation qui aspire à devenir souveraine (par le biais d’un parti politique qui refuse le nationalisme identitaire) n’ait pas encore de nom? et devienne toute confuse et mal à l’aise lorsqu’il s’agit pour elle de se nommer? Pouvons-nous exiger des immigrants qu’ils fassent ce que nous ne faisons pas nous-mêmes : respecter notre identité?

Si un beau nom constitue chez l’homme et la femme le joyau de leur âme, comme le dit Shakespeare dans Othello, ainsi en est-il pour la nation. Goethe a écrit dans Poésie et vérité que le nom propre d’un être humain est un vêtement parfaitement ajusté, comme une peau dont il est recouvert et qui fait corps avec lui : cela est vrai aussi pour une nation. Actuellement, le moins que l’on puisse dire, c’est que notre vêtement identitaire est loin d’être ajusté.

En conséquence, le nom FRANKOIS convient à tous ceux qui se considèrent comme des Québécois-francophones-de-racines-françaises pour définir leur identité nationale et leur culture, la culture frankoise étant la forme nord-américaine de la tradition française.

En français, le mot franc, issu du latin francus, est un emprunt au francique frank ou à l’allemand Franke qui signifie «libre», et qui est aussi le nom d’une peuplade germanique du Ve siècle qui occupa la Gaule romaine, soit les rives du Rhin et la partie maritime de la Belgique et de la Hollande. Avec les siècles, la Francia, le «pays des Francs», est devenu la France, le pays des Français qui formèrent la langue française.

L’ethnonyme FRANKOIS qui veut dire «homme libre», consacre à nos yeux toute la valeur historique, culturelle et linguistique d’une nation de femmes et d’hommes parvenus, en terre d’Amérique, à la maturité responsable et à l’identité véritable dans la dignité. Sans nom, nous le savons, il n’y a point d’identité. Nous sommes notre nom. Avec le nom FRANKOIS, notre volonté nationale trouve un soutien, une aide et un ancrage à partir duquel, libéré enfin de notre erreur identitaire, nous pourrons complètement déployer nos ailes et donner le meilleur de nous-mêmes!

Le peuple Québécois est donc composé des Amérindiens et des Inuits, de la nation frankoise majoritaire, c’est-à-dire, comme l’écrit monsieur Charbonneau, «les descendants des colons français et les gens d’ailleurs qui se sont intégrés plus ou moins anciennement à ce groupe humain particulier pour devenir des francophones d’ici», des Canadiens-Anglais et des individus de toutes les autres ethnies. Pour reprendre les termes de l’historien Bruno Deshaies dans sa définition de Québécois-Français, un Frankois «est un ancien Canadien dont ses origines sont françaises et qui persiste à demeurer non pas seulement un francophone, mais surtout un Québécois-Français, dont la langue vernaculaire est le français et ses racines sont le Québec et la Nouvelle-France dont il est issu. Il a façonné le Québec d’aujourd’hui selon ses propres valeurs et aussi ses propres forces et faiblesses.»

Rien de tel pour sortir de la confusion que de bien nommer les choses, les individus et … les nations. Et de l’assumer en toute simplicité avec fierté. Avec l’ethnonyme FRANKOIS, les Québécois-francophones-de-racines-françaises récupèrent leur identité collective dans le respect des autres Québécois.