Parlez-vous frankus?

par JOACHIM LAMBERT


La Nouvelle-France, fondée en 1608 par Samuel de Champlain, a réalisé son unité linguistique un siècle et demi avant la France. À l’époque, langue administrative du royaume de France, le français a vite été pratiqué ici, au Québec, comme langue nationale. En effet, si vers 1700 les Canadiens avaient réussi à unifier leur langue, la France était loin d’y être parvenue car, en 1789, soit au moment de la Révolution française, sur une population de 25 millions d’habitants, pas plus de 3 millions de personnes maîtrisaient la langue française. On dénombrait alors 30 patois provinciaux encore bien vivants. C’est donc dire que, comme peuple, les Canadiens de la Nouvelle-France ont été les premiers à parler sur terre cette langue que l’on nomme le français.

Et depuis 300 ans, notre français a bien évolué. Des linguistes de l’université de Sherbrooke(1) en Estrie (Québec, Canada) ont donné un nom à cette langue française québécoise à laquelle personne n’avait encore donné de nom, le franqus(2). Le franqus(3), qui s’écrit seulement avec la consonne Q et non pas franquus avec la syllabe QU, se caractérise non pas par une nouvelle syntaxe, mais par un sens différent pouvant être donner à un même mot(4), ainsi que par son répertoire de mots nouveaux(5) forgés à partir de la vie de tous les jours des Canadiens du premier Canada du régime français de 1608 et des Canadiens-Français du deuxième Canada britannique de 1760, soit depuis 400 ans.

1. Centre d’analyse et de traitement informatique du français québécois (CATIFQ) et plus particulièrement le groupe de recherche FRANQUS.

2. Voir l'article de Jean-Benoît Nadeau dans L’Actualité du 15 mars 2008, «Parlez-vous franqus?».

3. franqus : fran pour français, q pour québécois, u pour usage et s pour standard.

4. Par exemple, le mot «magasinage»: 1. action de déposer des marchandises dans un magasin; 2. au Québec: action de magasiner (faire du shopping).

5. Par exemple, le mot «débarbouillette»: serviette à débarbouiller.

Donc, si les Français et les Frankois utilisent la même langue, nous n’utilisons pas toujours les mêmes mots et les Frankois donnent à certains mots des sens différents.

«Des milliers de mots et de sens font état de notre manière d’être, de penser et de vivre. Des mots et des sens dont nous avons besoin dans le cadre de notre vie sociale, politique, économique, culturelle, sportive, etc. Ces spécificités se rencontrent dans tous les domaines de la vie courante et professionnelle […] Le Québec a un environnement naturel (une faune et une flore) nord-américain particulier, des institutions politiques, sociales, culturelles, scolaires, qui diffèrent de celles de l’Europe. Il possède également une expertise reconnue dans des domaines diversifiés (acériculture, aluminerie, avionnerie, hydroélectricité, etc.). Aussi des milliers de mots, de sens et d’expressions traduisent ces spécificités, mais sont absents des dictionnaires. Il en va de même pour les citations des textes de nos meilleurs écrivains et journalistes reconnus, pour nos sigles et acronymes, nos gentilés, nos proverbes et locutions, etc.».(6)

6. http://franqus.ca/projet/

Avec la nouvelle nationalité frankoise naissante, il serait sans aucun doute plus simple d’écrire le nom de cette langue française québécoise avec la consonne K, le frankus. Bref, le français québécois ou frankus est la langue française telle qu’on la parle et la comprend au Québec.

Dans les faits, les universitaires québécois n’ont rien inventé de neuf, sauf le nouveau nom franqus qu’ils ont donné au français québécois. Car il existe un dictionnaire du français québécois élaboré à partir de 1932 par Louis-Alexandre Bélisle(7): le Dictionnaire général de la langue française au Canada(8). Ayant commencé son œuvre lexicographique en 1932, il publie pour la première fois en 1944, et réédite souvent, jusqu'en 1979 lorsqu'il refond complètement son travail(9). Le Dictionnaire, publié de 1954 à 1957 sous forme de fascicules, était distribué dans les marchés d’alimentation du Québec.

7. Louis-Alexandre Bélisle (1902-1985) naît le 7 mars 1902 à Saint-Éloi de Témiscouata, en milieu rural. À seize ans, il devient enseignant après avoir reçu sa formation des Frères Maristes au juvénat de Lévis. Deux ans plus tard, il travaille à la Banque Nationale du Canada à titre de comptable. Il est également «paie-maître» pendant quelques années dans une importante entreprise forestière. Par la suite, il occupe divers postes: correcteur d'épreuves, journaliste, chroniqueur municipal, rédacteur financier et éditorialiste au journal Le Soleil de Québec. En 1928, il fonde la revue Les Affaires ainsi que la maison d'édition du même nom. L.-A. Bélisle rédige, publie et traduit plusieurs ouvrages dans le domaine des affaires (il détient un diplôme en pratique bancaire et commerciale) ainsi que dans celui de la technologie des métiers. De 1939 à 1949, il enseigne à l'Université Laval de Québec (le français des affaires, entre autres). De plus, L.-A. Bélisle préside la Société Canadienne de Technologie et dirige la Société du parler français au Canada. Il est également président fondateur de l'École d'imprimerie de Québec. En 1958, L.-A. Bélisle reçoit le prix de la langue française de l'Académie française. Du fait de ses origines et de ses multiples attributions, L.-A. Bélisle côtoie des gens de milieux différents et est exposé à différents parlers. Au fil de ses expériences, il recueille un certain nombre de données sur la langue française au Canada. Dans sa préface de 1957, l'auteur fait état de ses prédispositions lexicographiques: «L'assimilation des divers éléments linguistiques tirés de mes origines acadienne et canadienne, de ma formation première par des Français, de ma formation supérieure aux sources anglo-américaines et de la nature quasi encyclopédique des recherches et de la documentation que m'ont imposées mes traductions techniques.» Le fait de posséder ses propres ateliers d'imprimerie est, souligne-t-il, un important facteur l'ayant incité à amorcer la publication de son dictionnaire (http://www.salic-slmc.ca/showpage.asp?file=org_serv_ling/ress_lexico /ouvrages_lexico/dicos_francais/1957_belisle&language=fr&updatemenu=false&noprevnext).

8. BÉLISLE, Louis-Alexandre, 1957, Dictionnaire général de la langue française au Canada, Québec, Bélisle éditeur, [XIV]-1390 pages. Environ 55 000 mots. «La description des mots français (communs à la France et au Canada) s'inspire de la version résumée par Amédée Beaujean du Dictionnaire de Littré (communément appelé le Littré-Beaujean). Puisque cet ouvrage date de 1874, Bélisle a dû compléter plusieurs définitions à l'aide de dictionnaires plus récents (dont les Larousse, Quillet, Guérin, etc.). Pour constituer son dictionnaire, L.-A. Bélisle ajoute donc les éléments propres au français canadien à la version complète du Littré-Beaujean qui sert de base. Le recueil des particularismes repose en grande partie sur les travaux de ses prédécesseurs (Potier, Viger, Dunn, Clapin, etc.) et notamment sur le Glossaire du parler français au Canada. Au sujet de sa propre contribution, l'auteur ajoute: «À cette documentation, qui représente près de 300 ans d'observations sur les différences qui caractérisent le français au Canada, j'ai ajouté mes propres compilations recueillies dans les divers milieux où, par la force des circonstances, j'ai eu à exercer mon activité pendant plus d'un demi-siècle» (http://www.salic- slmc.ca/showpage.asp? file=org_serv_ling/ress_lexico/ouvrages_lexico/dicos_francais/1957_belisle&language=fr&updatemenu=false&noprevnext%29).

9. Une 2e édition paraît en 1971, puis une édition spéciale, en 1974, accompagnée d'un supplément encyclopédique. En 1979, une 4e et dernière édition du dictionnaire est publiée sous le nom de Dictionnaire nord-américain de la langue française.

Selon l’auteur, le Dictionnaire général de la langue française au Canada «embrasse la langue française dans son ensemble, telle qu'on la parle et telle qu'on la comprend au Canada français». Premier répertoire global portant sur le français au Canada, il ouvre de nouvelles perspectives en ce qui a trait à la description de cette langue. Le français canadien y est considéré dans son entier et non seulement au regard de ses particularités par rapport au français de France. Ainsi, les mots provenant du fonds français et les emplois exclusivement usités au Canada sont-ils décrits les uns à côté des autres.(10)

10. http://www.salic- slmc.ca/showpage.asp?file=org_serv_ling/ress_lexico/ouvrages_lexico/dicos _francais/1957_belisle&language=fr&updatemenu=false&noprevnext%29.

Le tronc du frankus est la langue française, mais le frankus identifie à la fois les emplois qui caractérisent l’usage québécois du français et ceux qui caractérisent son usage en France. Or, le nouveau Dictionnaire du français standard en usage au Québec actuellement en chantier(11), n’en prétend pas moins. Il vise «à décrire le français contemporain d’usage public, représentatif de l’activité sociale, culturelle économique, politique et scientifique au Québec, incluant le vocabulaire que nous partageons avec la francophonie»(12). Le frankus décrit avec précision les réalités propres à l’Amérique et rend compte de l’enracinement des Frankois au continent nord-américain; dans tous les domaines de la vie, il décrit un monde auquel nous pouvons nous identifier.

11. Dans sa version préliminaire, le contenu actuel (nous sommes en octobre 2009) du dictionnaire traite plus de 55 000 mots.

12. http://franqus.ca/projet/