Frankois et Tibétains,
des peuples en sursis?

par JOACHIM LAMBERT, le 24 mars 2008


La conquête d'une nation ethnique ou organique ne se fait pas nécessairement par l'invasion militaire comme cela se produisit en 1950 pour le Tibet, alors que, après la proclamation de la République populaire de Chine en 1949, le gouvernement de Pékin, considérant le Xizang (le Tibet) comme partie intégrante du territoire chinois, envoya en octobre 1950 l’Armée populaire de libération au Tibet. Depuis, le Tibet est considéré par la Chine comme une région autonome de Chine, un euphémisme pour province(1) (mot qui veut dire colonie) chinoise.

1. Province signifie colonie, territoire conquis.

Comme les Tibétains, nos ancêtres de Nouvelle-France furent, eux aussi, conquit par l’invasion militaire britannique en 1759. Mais la conquête d’une nation ethnique ou organique se fait aussi, pour employer un mot savant des ethnologues, par l'invasion interstitielle (du latin interstitum qui signifie «se trouver entre»), c'est-à-dire par l'inser¬tion pacifique d'étrangers dans un corps social donné conduisant soit à l'assimilation, soit à la résistance.

Suite à l’invasion militaire chinoise, la Chine planifia l’invasion interstitielle en submergeant le Tibet d’immigrants Chinois, tout cela, dans le but avoué de rendre les Tibétains minoritaires. Et, effectivement, cette politique a réussi: les Tibétains sont aujourd’hui minoritaires dans leur propre pays.

Le même phénomène sociologique est aujourd’hui en cours au Québec. Au nom du libéralisme, des droits de l’homme et du développement économique, le gouvernement libéral de Jean Charest accélère maintenant le venue d’immigrants au pays. Tout cela, bien sûr, dans l’intérêt des Frankois et des Québécois en général. De 45 000 immigrants, nous passons à 55 000 immigrants par année; c’est l’équivalent de la ville de Rouyn-Noranda à chaque année. Souvenons-nous qu’il n’y a pas si longtemps, le libéral Christos Sirros disait que ce n’était qu’une question de temps avant que les Frankois ne deviennent minoritaires au Québec, et qu’alors, l’idée d’indépendance serait caduque. Les Frankois ne subissent pas, comme les Tibétains, une invasion interstitielle brutale, non. L’invasion interstitielle à laquelle nous devons faire face est tranquille: lentement mais sûrement, les partisans de Lord Durham sont en train de gagner la guerre. Elle est d’ailleurs déjà gagnée sur l’île de Montréal. Il est vrai que nous y mettons beaucoup du nôtre avec une dénatalité chronique qui n’aide pas notre cause de survivance. À notre décharge, disons que nous ne sommes pas le seul peuple à vivre ce phénomène: tous les pays d’Occident sont embourbés dans ce cycle de dénatalité/immigration. Cela dit, cela ne règle cependant en rien notre problème.

La nation d'accueil pourra ou bien encourager le métissage ou soit résister. Par exemple, si la nation d’accueil a le contrôle politique de son immigration, elle saura limiter les entrées afin de protéger son homogénéité et tolérera un minimum de métissage parmi ses rangs. Par contre, si elle ne possède effectivement pas le contrôle de son immigration, elle pourra décider de cohabiter avec les nouveaux groupes.

Depuis 1760, sur l’invitation des Britanniques, et l’habitude à l’inféodation aidant (qui favorise une confortable et incontrôlable mentalité d’ouverture aux autres transformée en indulgence malsaine), les immigrants se sont faufilés lentement mais sûrement et continuent toujours de le faire pour occuper les interstices de la bure frankoise et en viennent à former des communautés culturelles qui s'intercalent, pour utiliser l’expression consacrée, dans le vêtement des «pure laine». Cependant, peu s'amalgament par métissage à la société frankoise. En fait, seulement 10 % des Frankois contractent des mariages ou unions mixtes.

Dès la fondation du deuxième Canada par les Britanniques, le gouvernement a ouvert toutes grandes ses portes à l'immigration pour essayer d’assimiler les Canadiens-Français. Depuis ce temps, l’immigration est devenue la principale façon de peupler le territoire. De nos jours, la pression pour laisser les portes grandes ouvertes ne vient pas seulement des autres pays industrialisés qui sont aussi entraînés dans le tourbillon de cette même politique dite d’ouverture (les immigrants nous enrichissent tellement!), elle ne vient pas des forces mondiales extérieures, mais de l'intérieur, des Frankois et des immigrants eux-mêmes.

Le multiculturalisme à l'intérieur d'un même État apparaît lorsque l'assimilation des immigrants par métissage est devenue chose impossible ou encore lorsque l’immigration est devenue la règle d’or pour peupler un pays. Conséquence d’une telle politique: plus une société est composée d'immigrants, plus ils attirent de leurs semblables et moins on parle d'assimilation puisque, selon la loi des affinités, les immigrants se regroupent et forment des communautés de peuplement pour résister à l’assimilation (les asiatiques à Brossard, les noirs à Montréal-Nord, etc.), obéissant ainsi à un instinct collectif de conservation: «Une collectivité n'accepte jamais d'être réduite au statut de minorité, c'est-à-dire à un état permanent d'infériorité politique, lorsqu'elle possède le pouvoir de prévenir cette mise en servitude»(2).

2. Michel Brunet (1917-1985), historien, directeur du département d'histoire de l'Université de Montréal de 1959 à 1968, président de l'Institut d'histoire de l'Amérique française en 1970-1971.

Si sa communauté devient importante en nombre en terre étrangère, l'immigrant ne veut alors plus s'assimiler à la société d’accueil parce qu'il sait qu'il n'est pas nécessaire pour y vivre, de ressembler à l'ethnie majoritaire et de l’imiter. Il sait qu'il n'est pas nécessaire qu'il soit semblable à ceux avec lesquels il est forcé de vivre ou a choisi de vivre. Les mots utilisés change alors imperceptiblement et au lieu de parler d’assimilation, on préfère parler d’intégration.

À l’intérieur d’une nation ethnique, l’assimilation d’un petit nombre régulier d’immigrants par métissage est chose possible. Mais avec l’arrivée continuelle, sans interruption, d’un grand nombre d’immigrants, l’assimilation des étrangers n’est plus possible comme telle; avec le temps, elle devient absolument impossible: ne pouvant plus songer à assimiler les immigrants, la nation d’accueil doit alors plutôt penser en terme d'intégration sociale des cellules ethniques étrangères à son noyau.

De nos jours, celui qui utilise le terme assimilation, et surtout qui la prône, est très mal vu. Il est «out, reject», comme dirait les jeunes. Non, aujourd’hui au Québec, on parle d’interculturalisme, de culture publique commune qu'on souhaite voir se transformer en culture de convergence ...

Nous le répétons encore, il est une loi fondamentale en psychologie des groupes dont toute collectivité d’accueil doit tenir compte si elle veut s'éviter des problè¬mes sociaux et c'est celle-ci: «Quand vous laissez entrer des gens, tôt ou tard, ils veulent aussi poser leurs propres règles»(3). Et tout cela se fait en douce, sans révolution, comme si de rien n’était. À partir de ce moment, les invités cher¬chent à devenir les maîtres du logis en dictant leur volonté au nom des droits de la person¬ne parce qu'ils ne consentent plus à ce que leur appartenance ethnique ne soit pas déterminante dans leur nouveau pays.

2. David Rome, historien et archiviste, chevalier de l'Ordre national du Québec, spécialiste en culture et littérature yiddish, fondateur du Cercle juif de langue française; a publié Québécois et Juifs francophones: 200 ans d'histoire commune.

C’est une loi du comportement humain à laquelle tous les peuples de la terre doivent un jour faire face. Et ils doivent absolument en tenir compte s’ils veulent restés en vie. Ouverture aux autres par affinité, oui, disparition, jamais! Frankois et Tibétains, des peuples en sursis? Serions-nous tous dur de comprenure?