Iris versicolores

    Qu’est ce qu’un Québécois
    de souche française?

    par JOACHIM LAMBERT,

    le 28 décembre 20007


    Qu'est-ce qu'un Frankois ou Québécois de souche? Ou, devrions-nous dire, un Québécois-francophone-de-souche-française puisque les Canadiens-Anglais du Québec, après 240 ans au pays? soit depuis 1760 ? peuvent aussi être considérés comme des Québécois de souche, plus précisément des Québécois-anglophones-de-souche-anglaise ou britannique. Le poète Gilles vigneault préfère quant à lui parler de racines plutôt que de souche parce que la souche est ce qui reste d’un arbre mort. Or, en employant le terme racines, cela sous-entend évidemment que l’arbre est encore vivant. Ici, la symbolique est très forte. Il serait donc préférable de dire Québécois-francophones-de-racines-françaises, même si, actuellement, les Québécois-Français sont un peuple en voie d’extinction.

    À la fin du XIe siècle le mot souche désigne la partie restante d'un tronc, avec les racines. Mais, dès le XIIIe siècle, le mot prend une valeur figurée; il est employé pour «origine, source» (vers 1240) puis désigne spécialement (1376) la personne qui est à l'origine d'une suite de descendants. De là viennent les expressions faire souche «avoir des descendants» (1611), de bonne souche (1858), de vieille souche (attesté au XXe siècle), et de souche, opposé à naturalisé, immigré.

    Le mot souche fait donc référence dans le temps à la filiation ancestrale qui s'est développée sur un territoire mais dont les descendants peuvent aussi s'être déplacés ailleurs pour élire domicile dans un autre pays pour se perpétuer de père en fils. Pour les Frankois, leurs ascendants sont les Français de France puis, à partir de 1608, les colons Français fondateurs de la Nouvelle-France.

    Aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles et ce, jusque vers 1950, les mots race et ethnie étaient synonymes: c’était une pratique courante dans tous les pays.

    Ainsi, à son arrivée à Québec en 1766, Francis Maseres, procureur général du nouveau régime militaire anglais, se demandait comment favoriser la fusion des deux races, ou l'absorption de la race française par la race anglaise.

    En 1787, Lord Dorchester ­ Guy Carleton - décrivait dans un rapport ce qui lui paraissait être un conflit de races entre Anglais et Français.

    Soixante-et-onze (71) ans plus tard, en 1837, le mot race était toujours employé dans le sens de nation et d’ethnie par Lord Durham dans son fameux rapport sur la rébellion canadienne-française, le Report on the Affairs of British North America: «Je m'attendais, écrit-il, à trouver un conflit entre un gouvernement et son peuple: je trouvai deux nations en guerre au sein d'un même État; je trouvai une lutte non de principe mais de races».

    Soixante-cinq (65) ans plus tard, en 1902, dans une conférence sur le patriotisme prononcée au Monument national de Montréal, Henri Bourassa(1) utilisa lui aussi le mot race dans le sens d'ethnie sans pour cela être lapidé sur la place publique: «Si, disait-il, les groupes les plus influents et les plus éclairés des deux races s'efforçaient de se fréquenter davantage et de se mieux connaître, notre avenir national (dans le sens civique canadien d'un océan à l'autre) serait moins précaire».

    1. Henri Bourassa (1868-1952), journaliste né à Montréal, fondateur et directeur du quotidien Le Devoir (1910-1932), petit-fils du patriote Louis-Joseph Papineau, il fut lui aussi un grand homme politique canadien-français, chef de file des nationalistes; il a été maire de Montebello, député à la Chambre des communes à Ottawa et député à l'Assemblée législative du Québec

    En 1931, Georges Bouchard, agronome et député libéral de Kamouraska à la Chambre des communes à Ottawa, écrivait: «Je salue avec vénération les institutrices de mon enfance, celles d'il y a un quart de siècle, parce que sous des dehors modestes elles incarnaient tous les dévouements et toutes les énergies de la race».

    Il en a été de même en 1938 avec un anglophone, le professeur Kennedy de l'Université de Toronto, qui écrivait: «With the Québec Act the French canadian race was given a statutory charter of privileges, and a distinct nationalism was recognized by law within the empire».

    Tout le monde parle de race à l'époque, nous dit l'historien J.-F. Nadeau: «Le formulaire du recensement canadien demande expressément aux citoyens d'identifier leur race». S'il nous fallait continuer, nous n'en finirions plus d'apporter d'autres citations afin d'illustrer cette réalité. Les mots race, ethnie et nation étaient donc considérés comme des synonymes. Mais cela était-il justifié?

    Dans son sens étymologique, et non dans le sens moderne modifié de nation civique, le mot nation, emprunté au latin natio, signifie naissance ou: ensemble d’individus nés en même temps dans le même lieu. Avec un autre sens du latin, nation renvoie à un ensemble d’êtres humains caractérisés par une communauté d’origine, de langue et de culture (1175), en concurrence avec race.

    Comme nous venons de le voir, cette concurrence avec le mot race a perduré jusqu’au XXe siècle. Pour ce qui est du mot ethnie, il signifie dans son sens étymologique: groupe, nation, peuple, qui se rattache à la racine indoeuropéenne swedh, swe, se (se, soi), indiquant ce qui existe de manière autonome, ce qui a une existence propre. Ethnie est un dérivé savant (1896) du grec ethnos au sens de classe d’êtres d’origine et de condition communes; le mot désigne un ensemble d’individus qui ont en partage un certain nombre de caractères de civilisation, notamment linguistiques.

    Les mots nation et ethnie sont donc effectivement synonymes et signifient aussi peuple, du latin populus, mot qui, cependant, est à rapprocher au sens plus vague et général de population. De nos jours, à cause du faux-concept de nation civique qui domine et qui cherche à s’imposer unilatéralement dans la pensée politique, nous devons parler de nation ethnique ou de nation organique pour respecter le sens premier du mot nation.

    Pour ce qui est du mot race qui est devenu tabou de nos jours dans les sociétés occidentales, les notions d’ethnie et de nation l’incluent évidemment puisque les individus faisant partie d’une même nation ou d’une même ethnie naissent dans un même lieu ? ce qui fait référence à la patrie ? et partagent une origine commune. Pour être juste, complète et fidèle à son étymologie, la définition de la nation et de l’ethnie doit donc absolument inclure la race, comme en témoigne la définition du mot ethnie dans le Larousse du XXe siècle (1929): «groupement naturel d'individus de même race et de même culture: l'ethnie française déborde en Suisse, en Belgique, au Canada». L’ethnie canadienne-française, «une variété dans la famille française» disait Lionel groulx, est donc de race blanche et de culture française.

    Les caractères raciaux d’un individu, donc, ses caractéristiques physiques, sont une composante incontournable de son identité ethnique. Les asiatiques sont différents des africains, cela tient de l'évidence même, et les individus qui composent une nation ethnique possèdent des caractères physiques communs.

    Une classe d'êtres d'origine et de condition communes est un groupement d'individus de même race et de même culture, et vice versas. Le dictionnaire Quillet-Grolier (1967) donne aussi cette juste définition de l'ethnie conforme à l'étymologie: «groupement humain caractérisé par l'ensemble de ses caractères somatiques, linguistiques, culturels et mentaux».

    Autrefois l'on confondait volontiers mais faussement le mot race avec celui d’ethnie et de nation. En biologie, la race est la variété d'une espèce dont les caractères particuliers sont persistants et transmis héréditairement ou encore dans sa définition courante, l'ensemble des ascendants et des descendants d'une famille, d'un peuple. On parlait par exemple, comme nous l’avons vu, des races anglaise et française. Mais, en réalité, l’ethnie n’est pas la race et la race n’est pas l’ethnie: l'ethnie diffère de la race en ce que celle-ci est déterminée seulement par les caractères somatiques de l'individu, alors que celle-là comprend tous les caractères humains, qu'ils soient somatiques, linguistiques ou culturels.

    L'hérédité est bel et bien génétique et constitue ce qu'on appelle la race qui elle, est une des composantes de la nation ethnique ou organique. La nation frankoise est une communauté de personnes possédant les origines génétiques de la race blanche – un groupement naturel d'individus de même race – et les traits culturels similaires de la civilisation française – un groupement d'individus de même culture –.

    Si nation est synonyme d'ethnie, race n'est donc pas synonyme de nation ou d'ethnie puisqu’elle est seulement une composante de la nation ethnique.

    Ainsi, il donc inexact et faux de prétendre comme le font les nationalistes modernes québécois, les fédéralistes québécois et les anglo-saxons canadiens et les Canadians en général, que «l'ethnie [...] n'a rien à voir en soi avec les caractéristiques physiques ou le patrimoine génétique des individus qui en font partie», que «l'hérédité ethnique est culturelle et non génétique», qu’il faudrait, selon le sociologue Fernand Dumont, «oublier le mot ethnique, car la nation est essentiellement une réalité culturelle».

    En Occident, à cause de Hitler qui a traîné la notion de nation ethnique dans la boue, on a démonisé cette notion et réussit à l’identifier comme un mal à éradiquer. Non sans raison, elle est aujourd’hui associée au mal et aux ténèbres. Mais, détruire une notion sous prétexte qu’elle serait fausse alors qu’elle est objectivement vraie, ou vouloir l’éradiquer parce qu’elle ne fait pas notre affaire, n’est pas réaliste et relève de l’utopie. Il est temps que cesse cette aberration au sujet de la nation ethnique, une aberration coupable de grandes confusions sociales, et que la vérité soit enfin pleinement reconnue au niveau de la pensée, de la parole et de l’action. Si les hommes ont détruit la noblesse de sens du mot ethnie, cela n’a rien à voir avec la vérité de sa réalité qui doit être assumée puisqu’il est évident que nous ne vivons pas entre ciel et terre et que tous les êtres humains ont une origine ethnique. Cela, nos ancêtres et tous les êtres humains de la terre le reconnaissaient jadis intuitivement et considéraient ce fait comme une évidence; ce qui n’est plus le cas pour l’Occident depuis plusieurs siècles déjà.

    Autrement dit, depuis que l’intellect est devenu le maître incontesté du monde matériel, depuis qu’il a pris le pas sur l’intuition, l’évidence des lois naturelles est devenue quelque chose qu’il lui faut prouver intellectuellement. Afin que l’être humain atteigne la pleine maturité sur cette terre, certaines conditions organiques doivent prévaloir, conditions qui, autrefois, étaient observées et reconnues simplement, naturellement, intuitivement, mais qui, au XXIe siècle, doivent maintenant être reconnues et approuvées cérébralement pour être crédibles parce que notre intuition, notre voix intérieure, a perdu de sa force à un point tel qu’elle n’a plus de crédibilité au jugé et au profit d’un intellect tyrannique hyperdéveloppé.

    La nation ethnique est donc loin d’être une idée abstraite, comme l'affirme la politologue Esther Delisle: «Pour moi, dit-elle, il y a des groupes humains, mouvants, continuellement en transformation, mais dont les nationalistes voudraient figer les caractéristiques». Cette vision est objectivement fausse. Car de nos jours, à moins de vivre en autarcie géographique presque complète comme par exemple les Japonais des siècles passés et nos ancêtres Français, il n’est plus possible de vivre une pure ethnicité qui serait, si cela peut être possible, complètement à l’abri des influences étrangères. C'est plutôt le contraire qui est juste: à partir des caractéristiques ethniques qui leurs sont propres, les groupes humains sont mouvants et continuellement en relation avec le monde extérieur qui conditionne leur évolution.

    Malgré leur originalité ethnique, les Canadiens-Français ne sont jamais parvenus à se soustraire complètement aux déterminations qui, en Amérique du Nord, ont affecté au même moment toutes les autres communautés. Tout en demeurant eux-mêmes parce qu’ils «ont conservé ce trait caractéristique de leurs pères, cette puissance énergique et insaisissable qui réside en eux-mêmes», les Canadiens-Français étaient ouverts au monde. D’ailleurs, à moins d’avoir été un peuple schizophrène, il eût été impossible pour eux de s’isoler des influences humaines étrangères. La mentalité moderne occidentale a démonisé et dénaturé la noble notion de l’ethnicité pour la remplacer par le concept de l’ethnicisme.

    Il y a une grande différence entre l’ethnicité et l’ethnicisme, son avatar maléfique, il y a même opposition. Or, au XXIe siècle, c’est à partir du concept «ethnicisme» – dont le point culminant a été atteint avec le nazisme –, que l’on évalue la nation ethnique. Il n’est donc pas surprenant que les Frankois, qui forment une nation ethnique dans le sens noble du terme, soient sujets à des accusations de racisme non-fondées.

    La naissance, le développement et la floraison de la nation ethnique fait partie intégrante des lois de la Création, lois que l’être humain doit s’efforcer de comprendre et de respecter afin de s’adapter à son court passage sur Terre. La nation ethnique doit servir de fondement social à sa maturation spirituelle sur terre dans le cadre de laquelle son activité personnelle peut pleinement se déployer. La Beauté des peuples devient manifeste lorsqu’ils sont conduits par une pensée unitaire, une pensée non pas unique mais qui unit, c’est-à-dire lorsque les individus qui composent l’ethnie vibrent et regardent ensemble dans la même direction. La majorité des dirigeants de peuples en Occident sont aujourd’hui tous coupables devant le Créateur, car ils portent atteinte aux lois de l’évolution humaine en ignorant le sens profond, spirituel, de la nation ethnique. Depuis 1960, et progressivement jusqu’en ce début du XXIe siècle, les nationalistes modernes québécois ont de plus en plus renié leur origine ethnique jusqu’à en faire complètement abstraction .

    Comme l’a écrit Jacques Grand’Maison(2):

    2. Jacques Grand'Maison, prêtre, théologien, sociologue et essayiste né en 1931 à Saint-Jérôme au Québec.

    «On ne peut faire une rupture historique aussi radicale et jouer à ce point l’utopie de la table rase sans un profond traumatisme non seulement collectif, mais aussi jusqu’au fond des consciences […] Le fait qu’on ait rayé l’enseignement de l’histoire dans nos écoles publiques pendant un bon moment est un autre effet pervers du refus global avec son illusoire utopie de la création ex nihilo. Ce qu’aucune autre société n’a fait […] L’idéologie du changement conçue en termes de pure rupture innovatrice. Allez donc dire que J. S. Bach est complètement dépassé. Le ground zero quoi! C’est ainsi qu’on finit par perdre de vue l’histoire de ce petit peuple francophone qui a maintenu depuis plus de trois siècles sa singularité culturelle identitaire au milieu d’un vaste continent anglophone. Entre cette conscience historique et la démission actuelle, que s’est-il passé pour en arriver à une pareille dérive? Plusieurs se posent la question. Mais combien s’interrogent sur la portée mortifère du refus global d’hier et de l’utopique création ex nihilo d’un Québec moderne qui a balayé d’un revers de la main toute référence au Canada français historique, culturel et religieux. Quand on fait une impasse aussi totale sur la moindre filiation historique, on se plonge dans une crise identitaire même si on prétend le contraire.»

    Comme Lionel Groulx l’exprima si bien dans L’avenir de notre bourgeoisie: «Canadiens-Français, si nous ne pouvons l’être que d’une façon qui équivaut à ne pas l’être, qu’attend-on en haut lieu, qu’attendent nos chefs pour le dire et pour nous commander de disparaître?» En d’autres mots, pour que cesse l’épuisant et tortueux combat national, l’émiettement de nos forces vives engagées dans une lutte stérile, improductive et coûteuse, Groulx, sans le demander implicitement, s’interrogeait et posait une question que plusieurs ruminaient: ne vaudrait-il pas mieux fermer le robinet de nos doléances et nous fondre dans le melting pot américain?