De Canadiens à Canadiens-Français

par JOACHIM LAMBERT


Le 10 février 1763, l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal, pour mettre fin au long conflit de la guerre de Sept Ans, signent à Paris un traité de paix et d'alliance. Les conditions sont extrêmement onéreuses pour la France. Pour ne parler que de l'Amérique continentale, la France renonce pour de bon à l'Acadie entière, cède le Cap-Breton et le Canada.


Le Canada en 1763
Le Canada en 1763

Suite au changement de métropole, les Britanniques formèrent leur quinzième colonie, la Province of Québec – province, qui signifie territoire conquis, colonie, territoire occupé et administré par un pays étranger –, avec la grande vallée du Saint-Laurent (la Laurentie). La Province of Québec est bel et bien la marque du conquérant et disparaît avec la Loi constitutionnelle de 1791 lorsqu'on la divise en Upper Canada et Lower Canada. En 1840, on les réunit à nouveau sous le nom de Province of Canada – en français, le Canada-Uni. Une nouvelle Province of Québec, qui correspond cette fois seulement à l'ancien Lower-Canada, réapparaît en 1867 avec l'Acte de l'Amérique du Nord Britannique.

Mais, même si les Canadiens furent provincialisés, c'est-à-dire mis dans un état de tutelle et de subordination, les vaincus militaires de 1760 avaient encore conscience de former une nation distincte: la nation canadienne.

Les conquérants du British North America qui portaient le nom de British Americans jusqu'à la Révolution américaine de 1775-1783, se désignèrent après la guerre d'indépendance américaine du nom d'Americans aux États-Unis et de British Americans ailleurs en Amérique du Nord. Par contre, de leur côté, les Canadiens désignaient leurs voisins et ennemis sous le nom de Bostonais ou Bostoniens, et leurs conquérants sous le nom de Londoniens ou d’Anglais. À l'époque, dans ce qui bientôt allait devenir le Lower-Canada, pour les Canadiens les autres habitants:

«C'étaient des colonials, c'étaient des British Americans, par opposition aux Américains, et eux-mêmes (les British Americans) s'appelaient Britanniques. L'expression Canadien-Français n'existait pour ainsi dire pas; il y avait les Canadiens, d'une part, et les Britanniques, d'autre part. Pour ces Britanniques, d'une certaine manière, leur appartenance première n'était pas au territoire d'ici. Ils avaient plutôt tendance à définir ce territoire comme seulement une partie de l'empire britannique.»(1)

1. J.-P. BERNARD, dans C. GOUGEON, Histoire du nationalisme québécois, p.39.

Dans la province de Québec, le terme Canadien désignait les nouveaux sujets britanniques d'origine française, mais les vainqueurs évitaient de l'utiliser et préféraient l'expression nouveaux sujets pour ces Canadiens conquis, par opposition à eux, les British Americans, les anciens sujets de Sa Majesté.

Les British Americans deviennent les Canadians


Le Canada en 1791
Le Canada en 1791

À partir de 1787, soit 24 ans après la Proclamation royale de 1763 – la première constitution – et 14 ans après l'Acte de Québec de 1774 – la deuxième constitution –, les conquérants décidaient de s'approprier lentement mais sûrement le nom de Canadien – soit Canadian –, comme en témoigne ici les propos de Hugh Finlay, conseiller et directeur général des postes de la Province of Québec de 1774, qui affirmait en 1787 que:

«Certaines gens affectent d'appeler les sujets naturels du roi nouveaux Canadiens. Celui qui a mieux aimé, disent-ils, fixer au Canada sa résidence a perdu son titre d'Anglais. Les vieux Canadiens sont ceux que nous avons assujettis en 1760 et leurs descendants; les nouveaux Canadiens comprennent les émigrés de l'Angleterre, de l'Écosse, de l'Irlande et des colonies, maintenant les États-Unis. Par la loi (l'Acte de Québec de 1774) de la 14e année du règne de Sa Majesté actuelle (le roi Georges III), ils deviennent des Canadiens et Canadiens ils doivent rester toujours.(2)

2. D. VAUGEOIS, Québec 1792, p.75.

De 1787 à 1792, soit à l'époque de l'Acte constitutionnel de 1791 qui créait le Upper Canada et le Lower-Canada, les deux races se disputèrent l'ethnonyme Canadien que nos ancêtres prononçaient Canayens pour bien se distinguer du groupe anglais. Jamais ils ne voulurent se laisser déposséder de leur nom. Ils niaient aux British-Americans, «le droit de s'appeler Canadiens. Ils se jugeaient les seuls enfants du sol et désignaient les autres habitants sous l'expression peu harmonieuse de co-sujets d'outre-mer»(3).

3. M. BRUNET, Canadians et Canadiens, p. 20.

Le Canada en 1841
Le Canada en 1841

Sur la scène politique, les conflits se manifestaient entre deux groupes: le Parti patriote … et les autres.

«Pour se désigner eux-mêmes, les gens qui se réclamaient de la nation canadienne parlaient de compatriotes. Quant aux autres, ils étaient, disaient-ils, des concitoyens, des cosujets, par rapport à la couronne britannique. Ceux qu'ils appelaient compatriotes, étaient à la fois les gens d'origine canadienne – à l'exception de ceux qui n'étaient pas d'accord avec leurs orientations – et tous ceux d'origine différente qui étaient grossièrement d'accord avec leurs orientations. Et leur orientation, c'était, disons, le développement, dans le cadre de l'Empire britannique [...] d'une société bas-canadienne distincte.

Mais ce projet de société distincte ne concernait pas que les francophones pure laine. Il impliquait aussi la coexistence avec des gens qui n'avaient pas nécessairement à parler français, mais qui devaient respecter la culture des Canadiens et les droits de la majorité canadienne dans le Bas-Canada(4)

4. J.-P. BERNARD, dans G. GOUGEON, Histoire du nationalisme québécois, p.39-40.

Pour les British Americans en général, ce n'est qu'avec la Province of Canada, le Canada-Uni de 1840, qu'ils commencent à prendre l'habitude de s'appeller Canadians. Vers 1845, l'ethnonyme Canadien échappe complètement aux véritables Canadiens: «Pour la presse de langue anglaise tant de (la Province of) Canada que des États-Unis, ils sont les French Canadians, tandis que tous les autres habitants de (la Province of) Canada sont désignés par Canadians tout court»(5). Après 1840, l'expression origine canadienne-française remplacera donc progressivement l'expression origine canadienne.

5. E. TURCOTTE cité par R. ARÈS, Notre question nationale, t.3, p.11.

Le Canada en 1867
Le Canada en 1867
Le Canada en 1873
Le Canada en 1873

Déjà, en 1789, le secrétaire d'État à l'Intérieur, William Grenville, utilisait l'ethnonyme Canadiens-Français pour désigner les nouveaux sujets. Dans une lettre au gouverneur Dorchester, Guy Carleton, il écrivait en cette année 1789: «Toutes les raisons politiques semblaient rendre désirable que l'énorme prépondérance dont jouissent les anciens sujets du roi dans les districts d'en haut et les Canadiens-Français dans ceux d'en bas se manifestât et eût ses effets dans des législatures différentes»(6).

6. D. VAUGEOIS, Québec 1792, p.71.

Jusqu'à l'Union Act de 1840 qui fusionna les deux provinces du Upper-Canada et du Lower-Canada en une seule province appelée Province of Canada ou Canada-Uni, les Canadiens continuèrent à s'appeler eux-mêmes Canadiens même si les Canadians les nommaient French-Canadians. Même si à ce moment apparaissent les expressions Haut-Canadien et Bas-Canadien, jamais elles ne furent populaires: «pour la masse de la population canadienne-française le nom Canadien continua à désigner exclusivement les descendants des fondateurs du premier Canada. Tous les autres étaient des Anglais»(7).

7. M. BRUNET, La présence anglaise et les Canadiens, p.169.

Ainsi donc, à cette époque, tout comme lors de la Nouvelle-France, les ethnonymes «Français, Canadiens, Acadiens, ne sont pas des synonymes, mais des noms distincts, parfaitement clairs et intelligibles: personne alors ne songe à parler d'Acadiens français ou de Canadiens français, le qualificatif paraissant superflu»(8). En fait, ce sont les Anglais qui commencent à appliquer «le terme binaire de Canadien-Français sur le dos de ceux qui s'étaient satisfaits jusque là d'être des Canadiens tout court»(9).

8. R. ARÈS, Notre question nationale, t. 3, p. 7.

9. P. GODIN, Les frères divorcés, p.110.

L’abdication identitaire de Lafontaine

C'est alors que survient l'intervention de Lafontaine (1807-1864) qui voulait officialiser bien des choses en terme d'identité nationale pour les Canadiens. Suite à la rébellion de 1837-1838, la reine Victoria apposait, le 23 juillet 1840, sa signature au bas de l'Union Act pour former la Province of Canada. Lafontaine, renonçant au programme du Parti patriote – auparavant le Parti canadien –, qu'il avait défendu lorsqu'il militait auprès de Papineau, «inaugura la politique qui invitait ses compatriotes à se considérer désormais comme membres d'une minorité dépouillée du droit à l'autodétermination. Les anciens vaincus avaient été matés et s'inclinèrent – pour quelque temps du moins –, devant le sort que l'histoire leur avait préparé»(10).

10. M. BRUNET, Notre passé, le présent et nous, p.19.

Le Canada en 1905
Le Canada en 1905

En effet, dans son manifeste électoral du mois d'août 1840, faisant preuve de réalisme politique puisque, selon lui, «le vieux rêve de déloger un jour les Londoniens et les co-sujets d'outre-mer ne se réaliserait jamais»(11), Lafontaine invita ses compatriotes canadiens à partager avec d'autres le territoire qu'ils avaient longtemps considéré comme leur patrie. Il leur demanda de renoncer à porter seuls le nom de Canadiens:

11. M. BRUNET, Canadians et Canadiens, p.22.

«Le Canada, écrivait-il, est la terre de nos ancêtres; il est notre patrie, de même qu'il doit être la patrie adoptive des différentes populations qui viennent, des diverses parties du globe, exploiter ses vastes forêts dans la vue de s'y établir et d'y fixer permanemment leur demeure et leurs intérêts. Comme nous, elles doivent désirer, avant toutes choses le bonheur et la prospérité du Canada (-Uni). C'est l'héritage qu'elles doivent s'efforcer de transmettre à leurs descendants sur cette terre jeune et hospitalière. Leurs enfants devront être, comme nous et avant tout, Canadiens(12)

12. J. LACOURSIÈRE, Histoire populaire du Québec, t.3, p.11.

Lorsqu'ils reconnurent pleinement que les Canadians avaient confisqué à leur profit le Canada, les Canadiens acceptèrent le nom de Canadiens-Français que les British-Americans devenus les Canadians leur avaient donné parce que, comme Lafontaine l'avait dit, dorénavant sur le plan civil, tous les immigrants porteraient le nom de Canadiens. Dorénavant, Canadien ne devait plus être considéré comme leur ethnonyme, mais plutôt comme le nom de tous ceux qui habitaient et qui habiteraient le Canada, peu importe leur origine ethnique. Avec cette prise de position de Lafontaine les Canadiens reconnaissaient:

«Qu'ils avaient perdu leur liberté collective en devenant annexés à un nouvel État, appelé lui-même le Canada (-Uni), un royaume britannique bien différent du pays qui avait d'abord porté ce nom. Les habitants francophones de la vallée du Saint-Laurent acquirent graduellement une mentalité de minoritaires même dans la région où ils constituaient la majorité de la population.»(13)

13. M. BRUNET, Le passé, le présent et nous, p.32.

Ainsi, si tous étaient devenus des Canadiens sur le plan civique, ethniquement parlant, les Canadiens étaient devenus des Canadiens-Français. Pour Raymond Barbeau, fondateur de l’Alliance laurentienne, l'expression Canadien-Français est une désignation «impure, hybride, illogique, imposée de l'extérieur, bête même, qui appartient à la catégorie de l'échec en ce qu'elle constitue un rappel constant de la défaite de 1760»(14).

14. R. BARBEAU cité par P. GODIN, Les frères divorcés, p.110.

En acceptant – contexte oblige – de nous nommer Canadiens-Français, nous désignâmes dès lors les Anglais sous le nom de Canadiens-AnglaisEnglish Canadians. Les «celui qui habite ici est d'origine française» partageraient le pays avec les «celui qui habite ici est d'origine anglaise» ainsi qu'avec toutes les autres ethnies, les «celui qui habite ici est d'origine ... diverse».

Le Canada en 1912
Le Canada en 1912

Avec l'Union Act de 1840 un deuxième fait sociologique fondé essentiellement sur le territoire vient donc se superposer sur le premier de nature ethnique. C'est celui de Canadien dans son sens large et civique qui désigne non plus une ethnie particulière, mais tous les habitants de la Province of Canada. 27 ans plus tard:

Une nouvelle constitution devient nécessaire. En 1867, trois colonies britanniques de l'Amérique du nord, le Canada-Uni (la Province of Canada), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, jugent opportun de former une fédération ... Le nouvel État fédéral se donne le nom de Canada(15). La création et les progrès étonnants du royaume britannique appelé Canada ont engendré un nouveau nationalisme, qui sollicite l'allégeance de tous les citoyens du pays.(16)

15. M. BRUNET, Canadians et Canadiens, p.23.

16. M. BRUNET, La présence anglaise et les Canadiens, p.169.

En 1867 la domination de la métropole britannique sur ses trois colonies américaines est donc remplacée par le Dominion du Canada, c'est-à-dire par la domination d'un gouvernement central dit canadien. Quelqu'un avait proposé d'appeler le Canada, BoréalieNorthalia –, la contrée du nord. Ne venait-on pas de former l'Australie – l'Australia –, la contrée du sud? Selon l’historien Michel Brunet, si cette suggestion avait été acceptée, elle aurait fait disparaître la source de nombreux malentendus qui encombrent la pensée politique canadienne-française. Il aurait été facile d'établir la différence entre un Boréalien et un Canadien, entre une politique boréalienne et une politique canadienne.

Canadiens, un nom devenu équivoque

Effectivement. Mais, sur le plan historique, cela n'est-il pas propre à tout conquérant – donc en ce qui nous concerne, les Anglo-Saxons – de déposséder les vaincus de ce qu'ils ont de plus cher afin de les subordonner complètement à la nouvelle réalité? Les Britanniques ont récupéré notre ethnonyme pour essayer de prendre notre place, nous relégués à l'arrière-plan et nous amoindrir psychologiquement.

«Ce n’est pas la première fois dans le monde qu’un conquérant territorial par la force des armes cherche à détruire le peuple déjà installé sur place et se travestit de son identité. Le génocide donne mauvaise conscience et prenant l’identité du peuple qui vient de disparaître, on déclare au monde et à soi-même qu’il n’y a pas eu de génocide.»(17)

17. J.R.M. SAUVE, Géopolitique et avenir du Québec, p.42.

Le nom Canadien a tellement marqué notre nation, que dans la mentalité des grands-parents des baby-boomers, ce nom fait référence à leur nationalité ethnique. Pour eux, Canadiens est avant tout synonyme de Canadiens-Français et non pas de Canadiens dans le sens de Canadiens-Anglais ou de citoyen canadien et ce, envers et contre les membres de l’élite canadienne-française – comme Louis-Hippolyte Lafontaine (1807-1864) et Étienne Parent (1802-1874) –, qui, au nom du «progrès», voulaient cesser de se définir comme nation ethnique; et qui donc, comme les Canadians, souhaitaient enclencher le processus d’assimilation à long terme de leur peuple pour son bien, pour employer les mots de Lord Durham. En effet, au moment même où les Canadiens décidaient de se nommer Canadiens-Français, Lafontaine incitait ses compatriotes Canadiens à continuer de se dire Canadiens, mais en extirpant la référence à leur origine ethnique française.

À vrai dire, après 1840 le mot Canadien sous-entendra donc deux concepts différents, l'un ethnique et l'autre civique, qui se confondront dans une réalité floue, fuyante et équivoque: Canadien sera utilisé alternativement soit dans un sens ou soit dans l'autre, selon le contexte exprimé.

Canadien a donc eu pendant longtemps, et même encore de nos jours, une existence double, une double signification source de confusion identitaire. Comme nous le verrons dans notre prochain article, le même phénomène se répétera dans les années 1960 avec la Révolution tranquille, cette fois avec le nom Québécois. Pour nous distinguer des autres ethnies – des autres communautés culturelles, précisons-nous, pour être dans la rectitude politique –, nous dirons dorénavant en parlant de nous-mêmes que nous sommes des Québécois francophones. Mais cette fois-là, ce n'est pas un conquérant qui initiera l’idée, mais notre élite politique et intellectuelle qui voudra nous l’imposer, perpétuant ainsi toujours le même malentendu identitaire sous une autre forme, comme quoi la Conquête a laissé ses marques psychologiques indélébiles.

Ainsi donc, en conclusion, avec le Régime anglais s'installera un germe de dissonance et de discorde qui se reflètera jusque dans les ethnonymes, les Canadiens, c’est-à-dire les «celui qui habite ici», se voyant dépossédés jusqu'à leur nom. Avec 1760, les British Americans maîtres du pays devenaient chronologiquement les troisièmes «celui qui habite ici» après les Amérindiens et les Canadiens. Cependant les Amérindiens, les premiers «celui qui habite ici» et les Canadiens, les deuxièmes «celui qui habite ici», auraient à lutter pour survivre s'ils voulaient continuer à habiter ici.