Jean-Baptiste,
une inspiration pour les Frankois

La Saint-Jean-Baptiste en tant que fête nationale politique des Canadiens-Français provient de l'initiative de Ludger Duvernay(1) qui, en 1834, croit qu'il est urgent de regrouper les Canadiens-Français pour leur donner une force politique.

1. Ludger Duvernay (1799-1852), journaliste, député de Lachenaie à la Chambre d’assemblée du Lower Canada (1837-1838), directeur fondateur du journal La Gazette de Trois-Rivières (1817-1822), directeur fondateur du journal La Minerve (1842-1852) et propriétaire du journal Spectator (1827). Un des officiers du groupe de Patriotes lors de l’escarmouche de Moore’s Corner, le 6 décembre 1837, il est interdit de séjour le 28 juin 1838 par proclamation du gouverneur Durham.

Cette idée a vu le jour lors d'un banquet patriotique organisé le 24 juin 1834 dans le jardin de l'avocat John McDonnell à Montréal, non loin de l’ancienne gare Windsor. Plus de 60 personnes assistent au grand banquet organisé par Duvernay, des francophones et des anglophones partisans du gouvernement responsable et admirateurs de ceux qui luttent contre l'absolutisme de Londres autant dans le Lower-Canada (le Bas-Canada) avec Louis-Joseph Papineau(2), qu'ailleurs avec William Lyon Mackenzie(3) dans le Upper-Canada (le Haut-Canada), Joseph Howe(4) en Nouvelle-Écosse et Daniel O'Connell(5) en Irlande. Il ne faut donc pas se surprendre de voir un grand nombre d’anglophones de Montréal participer à ce banquet. Parmi les participants les plus connus à ce banquet, il y avait Jacques Viger(6), maire de Montréal, Louis-Hyppolyte Lafontaine(7), Édouard Rodier(8), George-Étienne Cartier(9) et le Dr Edmund O’Callaghan(10). Plusieurs toasts sont portés au Parti patriote, aux États-Unis, à l’Irlande, aux 92 Résolutions.

2. Louis-Joseph Papineau (1786-1871), avocat, fondateur de la Banque Laurentienne (à l’origine, la Banque d’Épargne de la Cité et du District de Montréal), député à la Chambre d’assemblée du Lower-Canada, orateur (président) de la Chambre d’assemblée du Lower-Canada, député à la Chambre d’assemblée du Canada-Uni. Il participe à la guerre de 1812 contre l’invasion américaine en qualité de capitaine. En 1817, il achète la seigneurie de la Petite-Nation. Chef de file des Patriotes de 1837, il est interdit de séjour par la proclamation de lord Durham du 28 juin 1838 pour sa participation à l’insurrection. Amnistié en 1844, il rentre dans sa seigneurie l’année suivante. Papineau était anticlérical; opposé à l’union du Upper-Canada et du Lower-Canada de 1841, opposé à la Confédération de 1867 et favorable à l’annexion aux États-Unis.

3. William Lyon Mackenzie (1795-1861), journaliste, député à la Chambre d’assemblée du Upper-Canada. Premier maire de Toronto. L’un des chefs de l’insurrection de 1837 dans le Upper-Canada, il se réfugie aux États-Unis à la suite de l’écrasement des insurgés. Amnistié en 1849 par le gouvernement du Canada-Uni, il devient député à la Chambre d’assemblée du Canada-Uni.

4. Joseph Howe (1804-1873), journaliste, premier-ministre et lieutenant-gouverneur de la province de Nouvelle-Écosse. Entre 1866 et 1868, il organisa un mouvement contre la Confédération faisant valoir qu’elle a été instaurée sans approbation du peuple.

5. Daniel O’Connell (1775-1847), homme politique irlandais. En 1823, il fonda la Catholic Association et obtint en 1829 le bill (loi) d’émancipation des catholiques. Les indépendantistes lui reprochèrent ses tergiversations et fondèrent en 1845 le mouvement Jeune-Irlande.

6. Jacques Viger (1787-1858), fonctionnaire et homme de lettres (essayiste, archiviste, historien et journaliste). Premier maire de Montréal (1833-1836), il y fait adopter la devise de la ville, Concordia Salus. Capitaine dans le régiment des Voltigeurs du colonel de Salaberry durant la guerre de 1812 contre l’invasion du Canada par les troupes des États-Unis d’Amérique. Premier président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 1834, il est le fondateur de la Société historique de Montréal en 1858.

7. Louis-Hippolyte Ménard dit La Fontaine (1807-1864), avocat, copremier ministre du Canada-Uni avec Robert Baldwin (1804-1858) et procureur général du Lower-Canada. Député à la Chambre du Lower-Canada, du Upper-Canada et du Canada-Uni. Chaud partisan de Louis-Joseph Papineau, il s’oppose cependant à l’appel aux armes lancé par ce dernier en 1837 ; chef de file des Canadiens-Français après les insurrections de 1837-1838, il unit les réformateurs du Lower-Canada aux réformateurs anglais du Upper-Canada. La Fontaine est l’un des fondateurs de la Banque Laurentienne. En 1849, il fait adopter la Loi des indemnités qui pardonne aux insurgés de 1837 et de 1838 et indemnise ceux qui ont subi des dommages en relation avec l’insurrection. L’opposition des anglophones est telle que le parlement est incendié. Il quitte la vie publique en 1851 et en 1853, devient juge en chef de la Cour du Canada-Est.

8. Édouard-Étienne Rodier (1804-1840), avocat, député à la Chambre d’assemblée du Lower-Canada, il est l’un des chefs des Fils de la Liberté, formation paramilitaire et civile créée le 5 septembre 1837 pour promouvoir la résistance à la proclamation du gouverneur Gosford prohibant les réunions publiques de protestation contre l’une des 10 résolutions arrêtées par lord Russell, ministre anglais responsable des colonies. Cette résolution autorisait le gouverneur à puiser dans le trésor public avec ou sans l’autorisation de la Chambre d’assemblée. L’association des Fils de la Liberté qui comprenait entre 700 et 800 membres faisait pendant au Doric Club, la formation paramilitaire des Anglais de Montréal. Sa devise était En avant! Rodier fut l’un des officiers du groupe de Patriotes lors de l’escarmouche de Moore’s Corner, le 6 décembre 1837 ; blessé, il parvient quand même à se réfugier aux États-Unis et est interdit de séjour par proclamation de lord Durham, le 28 juin 1838.

9. George-Étienne Cartier (1814-1873), avocat, député à la Chambre d’assemblée du Canada-Uni, député du Parti conservateur à l’Assemblée législative (Québec) et à la Chambre des communes (Ottawa). Membre des Fils de la Liberté et patriote interdit de séjour par proclamation de lord Durham pour sa participation à l’insurrection de 1837. Secrétaire du Canada-Uni. Copremier ministre du Canada-Uni. Cartier est considéré comme un des Pères de la Confédération canadienne. Ministre de la Milice et de la Défense, il est le premier titulaire de ce ministère sous la Confédération. Membre fondateur et président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal de 1854 à 1857, il est aussi l’un des fondateurs de la Banque Laurentienne. Fait baronnet du Royaume-Uni (Grande-Bretagne) en 1868. Auteur du chant patriotique Ô Canada, mon pays, mes amours! dont la musique est composée par Achille Fortier (1864-1938), musicien, maître de chapelle de la basilique Notre-Dame de Montréal.

10. Edmund Bailey O’Callaghan (1797-1880), médecin, député du Parti patriote à la Chambre d’assemblée du Lower-Canada. Il forma le Conseil des Patriotes avec Louis-Joseph Papineau le 15 novembre 1837, puis, sous le coup d’un mandat d’arrestation, se réfugie et demeure aux États-Unis où il décède à New York en 1880. Patriote interdit de séjour par proclamation du gouverneur Durham, le 28 juin 1838, pour sa participation à l’insurrection de 1837.

Ce que Duvernay ambitionnait en 1834, c'était une entente entre les leaders Canadiens-Français du Parti canadien pour la défense nationale commune, car le débat sur les 92 Résolutions avait provoqué une scission chez les Canadiens-Français qui se départageaient en résolutionnaires et anti-résolutionnaires. «Duvernay voulait les concentrer sur le point capital où notre élément est en danger de s'amoindrir et faire en sorte que, le jour de la Saint-Jean-Baptiste, une trève de Dieu, on déposât les armes (entre Canadiens-Français) ...»(1)

11. B. SULTE, La Saint-Jean-Baptiste, 1636-1852, p. 78.

Après des discussions animées portant sur l’avenir et la façon de gouverner le pays, les convives décidèrent de fonder l’Association Saint-Jean-Baptiste et de faire de Saint-Jean-Baptiste le patron des Canadiens. «C'est lui (Ludger Duvernay) qui, (le 24 juin 1834), eut la belle pensée de donner à la société qu'il fondait, dans l'intérêt de notre nationalité, le nom même que nos ennemis nous donnaient par dérision. C'est lui aussi qui choisit la feuille d'érable comme notre emblème national»(12). En effet, dans la Province of Québec comme plus tard dans le Lower Canada, le peuple canadien, c’est-à-dire canadien-français, était surnommé «Jean-Baptiste» par les Canadiens-Anglais parce que beaucoup de Canadiens-Français avaient comme nom Jean, Baptiste ou encore Jean-Baptiste.

12. L.- O. DAVID, Les patriotes de 1837-1838, p. 82. Les parenthèses sont de nous.

C'est seulement en 1908 que le pape Pie X déclara Saint-Jean-Baptiste patron des Canadiens-Français. Contrairement à nos jours, ce choix n'avait alors rien de péjoratif, bien au contraire. Le précurseur du Fils de Dieu Jésus symbolisait le courage; «homme de la vérité», qui «en eut l’amour et le courage». Il était comme le chanoine Groulx l'appelait, le «prédicant de courage» d'une jeune nation. Il faut imiter Jean-Baptiste, fidèle «chargé de mission de Dieu»; c’est de cette manière que les Canadiens-Français, et donc aussi les Frankois, pourront remplir leur mission civilisatrice, devenir un peuple élu, un peuple modèle.

Jean-Baptiste, précurseur de Jésus, avec sa forte personnalité, intransigeant et passionné, représente la détermination dans l’espérance. Pour Lionel Groulx, Jean-Baptiste fait la jonction entre deux mondes: il faisait le lien entre l’ancien tout en préparant le chemin du nouveau. Le chanoine Groulx tirait sa conception de Jean principalement dans les écrits du père Henri Didon qu’il prisait fort dans les années 1903-1905, avant son séjour en Europe. Les extraits suivants du père Didon rendent bien le Jean-Baptiste de Lionel Groulx, son rôle dans l’histoire et pourquoi Jean-Baptiste était un symbole puissant et à la mesure de la nation canadienne-française, et, maintenant, un symbole de la mission de la nation frankoise:

Alors, parut en Israël un homme destiné à traduire à son pays troublé par les partis, courbé sous le joug païen, égaré par ses passions et ses préjugés, la pensée et les desseins de Dieu […] Jean était de la race des prophètes, et le plus grand de tous … D’un caractère inflexible, il ne craint rien: ni le peuple, ni les grands, ni les princes; sa sincérité est inexorable … Il a l’imagination vive et la parole entraînante, l’accent énergique et cette passion du bien qui donne l’éloquence irrésistible … Au point de tension extrême où l’ardeur d’espérances toujours déçues et la tristesse d’une oppression toujours plus accablante avaient porté les Juifs, la voix du nouveau prophète retentissait comme le cri de la délivrance; elle marquait une phase nouvelle et décisive dans les destinées d’Israël, l’espérance finissait, la réalité se montrait … Doux pour les justes et les humbles, Jean était inexorable aux fourbes et aux superbes. La liberté de sa parole n’épargnait rien. Une force surnaturelle l’animait. Il gagna ainsi l’estime du peuple, et son prestige grandit; car il y a un besoin inné de justice au fond de la conscience populaire … Lorsqu’un homme se lève du milieu du peuple et, par l’initiative de son génie ou de son inspiration, se conquiert une autorité morale prépondérante, il inquiète toujours le pouvoir. La nouveauté de sa parole, l’indépendance de ses actions, donnent le branle aux esprits, et souvent les représentant officiels du bon ordre social et religieux en prennent ombrage: c’est le conflit inévitable entre la force progressive (c’est-à-dire le principe conservateur(13)) et la force de conservation (c’est-à-dire la force réactionnaire qui prévalent tour à tour dans l’humanité.(14))

13. Voir H. SAINT-HILAIRE, Le Troisième Règne, le chapitre 35: Le principe conservateur selon Arthur Moeller van den Bruck, et le chapitre 36: L’idée de la nation chez les jeunes conservateurs allemands et selon Arthur Moeller van den Bruck.

14. H. DIDON cité par P. TRÉPANIER, note 9 à la lettre nu. 1442, Lionel Groulx, Correspondance 1894-1967, vol. 3 (1909-1915), p. 673.

Comme Lionel Groulx qui distinguait l’action religieuse catholique et l’action nationale, mais sans les séparer, nous distinguons aussi l’action spirituelle de l’action nationale, sans les séparer. En attendant la Mission précise que le Fils du Saint-Esprit Abdruschin nous assigne, nous devons continuer à lutter pour survivre et maintenir notre identité active. Dans un texte de 1910 intitulé «L’âme de la jeunesse», Lionel Groulx, exprimait déjà, à sa façon, cette idée en parlant d’un fédéralisme décentralisé, implicitement ouvert sur l’indépendance politique, si telle était la volonté divine. Selon lui, il fallait poursuivre:

… ce qui avait été, depuis la Conquête (britannique), la thèse traditionnelle de nos hommes d’État et de nos patriotes: ni concession, ni provocation, mais la jouissance intégrale de nos droits (dans la Confédération canadian), l’exécution loyale et précise des traités et du pacte fédéral, maintien intact de notre caractère ethnique, concours franc et généreux aux autres races pour la grandeur de la patrie commune, dans l’attente des desseins de la providence sur la race française d’Amérique.

Par conséquent, comme Lionel Groulx l’a souligné, chacun doit garder à l’esprit «la subordination des devoirs en matière politique, qui pourrait se résumer en cette formule: Dieu avant les hommes, la nationalité avant le parti, les principes avant le parti-pris et l’argent».